Comprendre l’intersectionalité
Un outil d’analyse féministe
Bonjour et bienvenue,
Vous êtes abonné.es à “Pense avec elles” et je suis vraiment ravie et touchée que
vous me lisiez.
J’inaugure “Pense avec elles” par la notion d’intersectionalité, cet outil d’analyse important pour les féminismes Noirs. Je l’écris en hommage aux théoriciennes, activistes, artistes, collègues et écrivaines que j’ai eu l’honneur de rencontrer et dont le travail a changé et continue de changer ma vie.
Philosophe et autrice, mon terrain d’exploration est la relation entre les technologies digitales et les enjeux du vivant. C’est avec hésitation que j’ai commencé l’exploration des pensées féministes il y a une dizaine d’années. En tant que chercheuse, je ne voulais pas être cataloguée, épinglée, rangée dans un carcan mais à force de vivre et d’enseigner en Afrique du Sud, écrire en français sur la philosophie féministe, antiraciste et contre-coloniale, est devenue une évidence.
L’objectif est de communiquer des notions féministes clés qui puissent ensuite vous servir dans votre quotidien, dans vos loisirs, en couple, au travail, avec des ami.es et créer ensemble des liens. Je lance cette newsletter pour partager des réflexions et vous transmettre le travail d’écrivaines philosophes, intellectuelles,
sociologues, anthropologues, journalistes, artistes qui pensent le monde et créent le sens de ce qui nous arrive. Ces personnes offrent des outils qu’il me semble désormais important et urgent de partager au plus grand nombre.
Ici, le défi est celui de “penser avec elles” et donc de ne citer que des femmes ! La
tâche n’est pas une mince affaire mais le jeu en vaut la chandelle. Pour comprendre ce défi, je vous invite à parcourir des yeux votre propre bibliothèque et de noter les livres écrits par des autrices. Sauf si vous êtes déjà bien conscient.e du problème, il y en a peu ! Nous lisons, publions, citons, recommandons souvent des livres écrits par des hommes. Ce déséquilibre est un problème de justice épistémologique et nous reviendrons sur ce point dans les prochaines lettres.
Alors c’est parti pour le premier billet doux de philoféministe que je vous offre par amour pour la pensée et pour penser ensemble avec un peu plus d’amour et de solidarité.
Comprendre l’intersectionalité, un outil d’analyse féministe
Pour moi, il y a deux choses importantes à considérer quand on parle de féminisme. La première c’est que le féminisme à avoir avec l’opportunité de faire des choix et de voir ses choix respectés; et la seconde est que la diversité en termes de choix féministes doit être célébré, non découragé[1].
Bongeka Masango
Le féminisme est un cri pour un monde plus juste, plus libre et plus solidaire. C’est un cri de joie, de victoire, d’enthousiasme mais aussi d’exaspération, d’accablement, de douleur, de deuil et de rage. Un appel à l’aide parfois, ce cri est aussi divers et valide que les situations dans lesquelles il émerge.
Il n’y a pas une définition immuable du féminisme mais des myriades d’expériences, de réalités historiques et familiales, de contextes économiques, de facteurs écologiques et de tendances politiques qui transforment les luttes féministes à travers les siècles et le monde.
Ensemble ces féminismes peuvent devenir un chœur où chaque voix a son timbre et est nécessaire au déploiement de soulèvements pour un monde plus prospère. Ce n’est pas encore le cas, loin de là, mais j’ose espérer qu’avec de l’empathie et de l’exigence nous pourrons faire grandir ces voix qui ont tant à nous dire sur le renouvellement du monde.
Comment penser la domination?
Kimberlé Crenshaw, professeure à l’Université de Californie à Los Angeles
L’intersectionalité est née de la difficulté de penser l’articulation de différentes formes de domination telles que la classe, le genre et la race. Au lieu de les séparer ou de les accumuler, la juriste et professeure de droit Kimberlé Crenshaw décide de questionner leurs intersections. L’enjeu est de comprendre comment la domination opère à travers des rapports différents et comment ces rapports s’entrecroisent et informent l’expérience multidimensionnelle des femmes Noires.
Kimberlé Crenshaw examine une situation juridique précise appelée DeGraffenreid v General Motors. En 1970, l’entreprise General Motors recrute. Les premières femmes Noires sont embauchées. Quelques années plus tard, en 1974, alors que la société fait face à la récession, l’entreprise décide de se séparer de certains de ses employés. Les derniers embauchés sont les premiers mis à la porte. Toutes les femmes Noires embauchées après 1970 perdent leur emploi. Cinq femmes décident alors de porter plaine pour discrimination.
Il est important de rappeler que le Civil Rights Act de 1964 est une loi votée par le Congrès des États-Unis qui met fin à toutes formes de ségrégation et de discriminations reposant sur la race, la couleur de peau, la religion, le sexe ou encore la nationalité. En 1974, lorsque ces femmes portent plainte, elles font face à un vide juridique. Étant donné que les hommes noirs et les femmes blanches étaient employés par General Motors, le juge décide qu’il n’y a pas de discrimination fondée sur le sexe et le genre. Aucune classification spéciale n’est alors attribuée aux femmes noires, qui perdent le procès[2].
Biais juridique et biais politique, le double enjeu de la misogynoir
L’intersectionalité permet d’analyser comment différentes identités sociales telles que la race, le genre, la classe, l’orientation sexuelle ou encore la nationalité opèrent au sein des systèmes d’oppression. L’expérience croisée du sexisme et du racisme, aussi appelée misogynoir, désigne une discrimination spécifique à l’intersection de la race et du genre. Ce terme, conceptualisé par Moya Bailey sur le Blog Crunk Feminist Collective questionne une expérience de la domination qui ne peut se réduire à un aspect de l’identité sociale de la personne.
La véritable racine de la misogynie est la façon dont les gens perçoivent et traitent les femmes Noires et les considèrent dignes de respect et d’attention - c’est quelque chose qui doit changer au niveau structurel de notre société, et pas seulement au niveau des comportements
individuels[3].
La misogynoir, tout comme l’intersectionalité pose au centre de ses questionnements l’expérience des femmes Noires afin de comprendre la complexité des rapports qui structurent l’expérience d’être au monde.
Attention, ce concept n’est pas une accumulation de préjudices qu’on empilerait comme des couches pour faire des lasagnes[4] ! Elle désigne une articulation, une intersection, un croisement de situations complexes à géométrie variable qui fait émerger une expérience spécifique et qui a pour socle la question raciale.
Donc attention à ne pas blanchir cette notion et se l’accaparer en oubliant le fondement de sa nécessité : celle de placer l’expérience de femmes Noires au centre de la réflexion théorique et pratique sur la complexité de l’expérience.
Vous vous demandez peut-être pourquoi j’écris les femmes Noires en utilisant une majuscule ? Et bien, il s’agit de désigner non pas un simple adjectif qualificatif comme grande, petite, jeune ou adulte. Noir.e désigne un référent construit socialement et historiquement, indiquant que cette identité agit comme lien d’appartenance.
Luttes antipatriarcales et antiracistes
Penser les différents systèmes d’oppression dans leur interaction et complexité demande de nous défaire de certaines injonctions, à commencer par celle de placer la personne blanche au centre des réflexions, des enjeux, des choix et des priorités. Ce déplacement épistémologique travaille à la fois la pratique et la théorie et requiert un déliement de nos attaches pour nous ouvrir à d’autres réalités, perspectives et expériences.
Tous-tes les membres d’un groupe doivent accepter de reconnaître la possibilité d’avoir contribué à des actes violents qu’ils soient symboliques, politiques ou physiques et prendre un engagement par les actes de transformer et réparer les préjudices. C’est une condition incontournable pour pouvoir former de véritables coalitions féministes[5].
Pour cela, les féminismes Noires, issus de l’immigration postcoloniale et/ou musulmane sont d’accord sur la nécessité d’une prise de conscience mais surtout d’une responsabilité ou d’accountability dans les actes. Pour le dire autrement, comprendre la manière dont une personne (sa présence, son comportement, ses habitudes, son humour) peut avoir des conséquences sur la vie des autres n’est pas suffisant. Il est désormais urgent et important de rectifier, restituer, rétablir et modifier profondément la trajectoire de nos sociétés par les actes.
Finalement, en terminant ce très court texte, je me rends compte qu’il y a tant d’autres choses à dire ! Tant d’expériences à partager ! Je m’arrête ici. Est-ce trop court / trop long pour une newsletter ? En tout cas, j’espère qu’il s’agit d’une invitation à mieux connaître les intersections où se logent les oppressions à commencer par le racisme qui épuisent et accablent à grand feu les femmes qui nous entourent.
C’est un texte qui, je le souhaite, ouvrira des pistes de conversations et d’introspection pour repenser nos rapports sociaux afin d’appartenir chaque jour à un monde plus solidaire.
À bientôt et n’hésitez-pas à m’écrire.
Au plaisir,
Anaïs Nony
[1]
Bongeka Masango, “We need feminist choices and diverse feminist voices”, Feminism is. South Africans Speak Their Truth Kwela Books, p.103
[2]
“Le refus de la Cour dans l’affaire DeGraffenreid de reconnaître que les femmes noires sont victimes d’une discrimination combinée fondée sur la race et le sexe implique que les limites des doctrines de la discrimination fondée sur le sexe et la race sont définies respectivement par l’expérience des femmes blanches et des hommes noirs. Selon ce point de vue, les femmes noires ne sont protégées que dans la mesure où leur expérience coïncide avec celle de l’un ou l’autre de ces deux groupes.” Crenshaw, Kimberlé. (1989) “Demarginalizing the intersection of race and gender in antidiscrimination law, feminist theory, and antiracist politics.” In Chicago Legal Forum, vol. 140, pp.142-143
[3] Moya Bailey, Misogynoir Transformed: Black Women’s Digital Resistance, NYU Press, 2021. Citée par Fania Noël, 10 Questions sur les féminismes Noirs, Édition Libertalia, p. 10.
[4] Mwasi, Afrofem, Syllepse, 2020. Mwasi, un collectif Afroféministe, utilise l’image du plat de lasagnes pour désigner cette tendance à détourner l’intersectionalité en processus cumulatif au lieu penser les manières dont le racisme et le sexisme interagissent.
[5] Fania Noël, 10 Questions sur les féminismes Noirs, Édition Libertalia, p. 35.








L’homme se souvient qu’il n’est pas seul :
ni au-dessus du vivant,
ni séparé des autres.
Il réapprend à sentir,
à reconnaître dans l’animal un frère de souffle,
et dans la société un tissu fragile à retisser.
Et dans ma bibliothèque seulement un tier d'écrivaines...